Pourriez-vous nous parler de votre parcours, et de ce qui vous a conduite vers la science ?
K. J. : Depuis petite, je m’intéresse beaucoup à la nature, à tel point qu’au collège, j’envisageais déjà de d’étudier la protection environnementale. Puis, au lycée j’ai rencontré une professeure de biologie très inspirante qui a éveillé mon intérêt pour cette matière en tant que discipline scientifique.
C’est à ce moment-là que je me suis véritablement orientée vers la biologie, et plus particulièrement l’écologie. J’ai d’abord obtenu une licence et un master en biologie à l’université des sciences de la vie de Varsovie, avant de commencer un doctorat à l’Université Jagellone de Cracovie, à l’Institut des sciences de l’environnement.
Durant cette période, j’ai travaillé sur l’écologie évolutive de la coloration des oiseaux. Je m’intéressais à la fois aux couleurs basées sur les caroténoïdes – les jaunes, oranges et rouges – et aux couleurs structurelles, responsables notamment des teintes bleues ou ultraviolettes. Mon objectif était de comprendre comment différents facteurs environnementaux influencent l’expression de ces couleurs, qui jouent un rôle clé dans la communication et la sélection sexuelle chez les oiseaux.
Après ma soutenance, j’ai brièvement travaillé comme professeure de biologie, avant de continuer la recherche en écologie évolutive de la coloration des oiseaux, et de trouver un poste au Musée et Institut de zoologie de l’Académie polonaise des sciences à Varsovie.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous spécialiser en ornithologie ?
K. J. : Une fois encore, tout a commencé lorsque j’étais enfant, et par ma fascination pour la nature. Je me souviens de me demander pourquoi la couleur bleue est si rare dans la nature. J’ai aussi très tôt pris conscience de l’impact négatif des activités humaines sur l’environnement, ce qui m’a motivée pendant longtemps à m’orienter vers l’écologie.
Mais c’est au début de mon doctorat, que le déclic a eu lieu, lorsqu’on m’a proposé de participer à un projet sur la mésange bleue sur l’île de Gotland en Suède. Là-bas, j’ai eu la chance de rencontrer de véritables ornithologues qui m’ont fait découvrir la diversité des oiseaux, et ce fut une évidence.
Quels résultats marquants avez-vous obtenus ?
K. J. : A travers une méta-analyse regroupant de nombreuses études internationales, la Dr Agnieszka Gudowska, de l’Institut de systématique et d'évolution animale de la PAN et le Dr Szymon Drobniak, mon ancien co-directeur de thèse à l'Université Jagellonne, et moi-même, avons montré que la coloration basée sur les caroténoïdes est la plus sensible aux perturbations environnementales. Les oiseaux ne produisent pas ces pigments eux-mêmes, ils les trouvent dans leur alimentation, et lorsque l’environnement est dégradé, la qualité de la coloration diminue.
Dans le cadre d’un autre projet, en collaboration avec la Dr Marta Szulkin nous avons également observé que les mésanges vivant en ville sont en général plus pâles et présentent une coloration plus variable que celles vivant en forêt. Cette variabilité pourrait, à long terme, influencer leur capacité d’adaptation aux milieux urbains.
Vous avez effectué un séjour scientifique de haut niveau (SSHN) en France en 2025. En quoi cette expérience a-t-elle été importante pour vous ?
K. J. : C’était une opportunité exceptionnelle ! J’ai travaillé au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE) à Montpellier, au sein d’une équipe spécialisée dans la coloration des oiseaux. Ils étudient quatre populations sauvages de mésanges charbonnières et de mésanges bleues, trois en Corse et une à proximité de Montpellier. Ils disposent de données collectées depuis près de vingt ans, ce qui est extrêmement rare et m’a permis d’élargir ma perspective sur l’étude de la variation de la coloration à long terme. L’équipe est également dotée d’une grande expertise en méthodes statistiques, me permettant d’être accompagnée sur des modèles plus complexes et d’améliorer mes compétences, notamment en modélisation bayésienne.
J’ai aussi beaucoup apprécié l’environnement de travail, très féminin, de ce laboratoire. Et je suis reconnaissante des personnes avec qui j’ai été amenée à travailler et à collaborer, comme ma directrice de projet la Dr Claire Doutrelant, grande spécialiste de la coloration des oiseaux, mais aussi Anne Charmantier, spécialiste en génétique quantitative, ou Barbara Class, experte en statistiques et modélisation complexe.
Et voyez-vous des bénéfices pour la coopération scientifique franco-polonaise sur le long terme ?
K. J. : Il est prévu que je continue de coopérer avec la Dr Claire Doutrelant, puisque nous utilisons la même méthodologie lorsqu’il s’agit de quantifier la couleur, ce qui veut dire que nous pouvons échanger nos échantillons.
A ce propos, j’ai reçu des échantillons de plumes en provenance de Montpellier très récemment !
Pourquoi avoir choisi la France pour ce séjour scientifique ?
K. J. : J’avais entendu parler du CEFE auparavant et avais eu l’occasion de rencontrer plusieurs de leurs chercheurs lors de conférences, et savais pertinemment que c’était l’un des meilleurs instituts dans l’écologie évolutive de la couleur. Ainsi, j’espérais pouvoir m’y rendre un jour et coopérer avec l’équipe, ce qui fut le cas grâce à l’obtention de la bourse SSHN.
Aviez-vous des modèles féminins en sciences lorsque vous étiez plus jeune ?
K. J. : La première figure qui me vient à l’esprit est Jane Goodall qui est pour moi une figure très motivante, car elle était non seulement une autorité scientifique, mais aussi une personne engagée dans la protection de l'environnement. Mais plus récemment, ce sont surtout les chercheuses que j’ai rencontrées à Montpellier qui m’ont profondément inspirée par leur expertise scientifique et leur engagement.
Y-a-t-il une réalisation scientifique dont vous êtes particulièrement fière ?
K. J. : Je suis particulièrement fière de mes travaux sur l’impact de l’urbanisation sur l’expression des traits de couleurs chez la mésange charbonnière et la mésange bleue. Voir apparaître clairement ces effets dans les données a été très satisfaisant sur le plan scientifique.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes filles et aux jeunes femmes qui souhaitent se lancer dans la science ?
K. J. : Je les invite à suivre leur passion, comme je l’ai fait, et à ne pas se laisser influencer. Il ne faut pas choisir sa spécialité en fonction de ce qui est « à la mode » en sciences, mais en fonction de ce qui nous fascine vraiment.